De la peinture dans l’écriture : sacrées anglaises !

Histoires pour Matisse A. S. BYATT
Une peintre des âmes écrit des petites histoires d’une cruauté éclatante !

J’ai longtemps cherché son nom. L’amie qui m’avait conseillé La Vierge dans le Jardin et d’autres livres de cette grande romancière anglaise l’a retrouvé pour moi (merci Marietta !) :  A. S. BYATT.
Je trouve Histoires pour Matisse : petit chef-d’œuvre que ce recueil de trois nouvelles consacrées à une réflexion intime sur la création. Ce n’est pas possible, BYATT est peintre ! Dans tous les cas, elle saisit parfaitement ce que peut être l’obsession du beau et possède la palette pour (dé)peindre.
Les chevilles de Méduse :

Nu rose Matisse 1935
Nu rose Matisse 1935

Susannah est entrée chez ce coiffeur car elle a vu le Nu rose de Matisse à travers la vitrine. De plus, Lucian le patron du salon décline cette couleur à l’infini – jusque dans les gaufrettes servies aux clientes –  et ne rêve que de beauté. Ils échangent, enfin, Lucian parle de lui ; elle observe, pense avec précision aux formes, aux couleurs, à la nature des rapports d’une cliente avec son coiffeur, nouveau guérisseur de l’âme. Jusqu’au jour où le salon change…

La deuxième nouvelle Créations est plus sombre et monte d’un cran dans la tension entre ceux qui, dans une quête éperdue se pensent artistes et ceux qui le sont mais ne le savent pas encore. Mrs Brown est femme de chambre chez un couple dont l’homme est peintre… Disons plutôt que l’homme est travaillé par l’idée de lumière ou… une idée de lui-même passablement floue.Version anglaise des Histoires pour Matisse
Entre Mrs Brown et Debbie, elle-même artiste sacrifiée et épouse de l’homme qui aurait voulu être peintre, une relation singulière : distance et respect mais aussi complicité tacite. 
Mrs Brown s’habille d’une façon extraordinaire tant par les matières employées que par les couleurs inimaginables sans oublier l’agencement du tout. Elle exaspère le peintre parce qu’elle touche les objets sacrés de l’atelier, parce qu’elle oppose une placidité totale aux réflexions, parce qu’elle est libre et tranquille avec ses vêtements bariolés et sa présence rassurante. Jusqu’au jour où…
Ci-contre, version anglaise : la toile s’intitule Le silence habité des maisons 1947
La dernière nouvelle – La Langouste chinoise – est indescriptible tant sa complexité est raffinée : Gerda Himmelbaum (ciel bleu) rencontre un confrère universitaire au Lotus d’Orient, restaurant chinois aux “philodendrons pugnaces”. Ils sont censés évoquer le cas d’une étudiante problématique qui attaque violemment le regard de Matisse sur les femmes et ceux qui l’adulent. S’ensuivra un échange, plein de pensées secrètes, d’incises incisives sur l’art et sur la vie. […]Deux personnes, n’importe lesquelles, peuvent être en train de se parler, à n’importe quel moment, d’une manière civilisée, de quelque chose de banal, ou même de quelque chose de complexe et délicat. En chacune de ces deux personnes coule une sorte de sombre fleuve de pensée décousue, de peur secrète, de violence ou de félicité, espérée ou perdue, qui épouse le rythme des paroles et n’est ni vu ni entendu.[…] Et pendant ce temps-là, la langouste et les crabes perdent doucement leurs couleurs dans l’aquarium. Aucun doute : A.S. BYATT sait écrire la peinture, l’humain et leurs rapports complexes. C’est NOIR, précis : magistral !

P.S. : Le modèle d’A.S. BYATT est Iris MURDOCH que j’aime tant aussi ; je lui avais consacré un petit billet en 2010, Bouquet d’Iris.

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