Voici ce qui fut ici, cela sera ou ne sera pas…

Conte cruel

Préambule : en poésie, j’écris des textes courts. Les seuls textes longs que j’ai écrits – en quand je dis longs, c’est une trentaine de pages – sont des chroniques ou des récits. Il ne sont pas (encore) publiés. Le texte qui suit est une exception. Il a été écrit en deux fois. Je le savais inachevé. Deux mois après la première partie, il est venu me dire la suite et la fin. La FIN.
Autrefois, les contes commençait ainsi…

Voici ce qui fut ici, cela sera ou ne sera pas… 

Le passé est trop grand. Vieil ogre, il a du sang sur les dents.
Quand j’aurais fini de brûler dans mon feu, je lapiderai les cendres.
Lorsque nous aurons fini d’appeler la pitié, nous rirons au son même de ce mot.
Lorsque nos peurs se laisseront oublier, il sera temps de mourir.
Nous serons prêts. Cœur rôti.

Le passé est immense. Des volières plein la poitrine, ça volette, ça palpite.
Lorsque nous le sentirons, nous ouvrirons les volières et partirons avec les oiseaux. Nous mourrons de ne pas savoir traverser l’air, nous mourrons de tant de place et d’air. Nous mourrons car nous ne savons pas voler.

Lorsque l’encrier sera vide, nous jetterons toutes nos feuilles par la fenêtre. À quoi bon ces cédilles, ces E dans l’O, ces accords et ces lignes ?
Le présent gobera tout et nous irons sans langage.
Nous mourrons car nous ne savons vivre sans lui.
Nous supplierons les bêtes de nous apprendre le leur mais elles nous ignoreront.

Le passé avale tout. Lorsqu’il nous aura gobés, que nous serons dans son ventre, nous chercherons nos mots. Ils auront levé l’ancre.

Nous serons la risée des arbres. Sur quoi sera posé le ciel, maintenant ?

*

Pourtant, nous avions tout. Même la cruauté était jolie. Souvent, le vent était mauve. Nous avions tout : la joie peignait l’air que nous respirions.
Nous avions tout : de l’enfance plein les doigts comme de la confiture, des voyages en bateaux plein les yeux, des musiques sur le rebord de nos paupières, toutes les musiques.
Nous avions tout : les saisons en file indienne, des couchants que nous notions comme des maîtres sévères mais justes, des sangrias rouge sang avec leurs barques d’oranges.
Nous avions sans posséder : tout était donné.
Nous avions d’autant plus que nous ne le savions pas.

*

Comme dans les contes, il était une fois ou il y avait une fois, au temps où les bêtes parlaient, le coq avait chanté, les chats avaient dansé, il y a si longtemps mais je m’en souviens très bien. Maintenant que je me calcine. Les flammes ravivent.

Un jour, plusieurs jours, en plusieurs fois, nos yeux tombèrent. Ils s’affaissèrent.
Seuls les bêtes et les enfants continuaient leur farandole.
Mais nous, nous les vignerons, nous les pourvoyeurs du feu pour le froid, de l’eau pour la soif et du vin pour la joie, la gratitude nous déserta. L’ironie vint.
Les cerisiers ne mirent plus le couvert pour les oiseaux. D’ailleurs, les oiseaux…
Cytise et rossignol disparurent de notre vocabulaire.
La perte fut mortelle. Et comme toute mort, définitive.

Nous sommes la risée des arbres.

Mai 2018

Photo Clarisse Mèneret-Massart (ainsi que la photo de Une)
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