Rimbaud, encore ?

Quand un écrivain s’approche d’un voyant…

Il y a si longtemps que je veux et que je n’ose… écrire sur ce livre qui m’a complètement tourneboulée ! Déja, Pierre Michon m’avait enchantée mais rendue si timide : parler après lui, de lui, sur lui, sur ce qu’il dit et comment il le dit !
Et il se passe cette chose : je remets la main sur Rimbaud, le fils et me tance pour en parler. Je commence à le relire. Quelques heures après, le livre disparaît ! Voici trois jours que je le cherche !

«La maison est plus noire que la nuit. Ah c’est peut-être de t’avoir enfin rejointe et te tenir embrassée, mère qui ne me lis pas, qui dors à poings fermés dans le puits de ta chambre, mère, pour qui j’invente cette langue de bois au plus près de ton deuil ineffable, de ta clôture sans issue. C’est que j’enfle ma voix pour te parler de très loin, père qui ne me parleras jamais. Qu’est ce qui relance sans fin la littérature ? Qu’est-ce qui fait écrire les hommes ? Les autres hommes, leur mère, les étoiles ou les vieilles choses énormes, Dieu, la langue ?»

Et j’aime aussi ce Rimbaud maladif, adolescent à la gueule de travers, tableau de Jef Rosman, où s’inscrit sur un paravent à la tête du lit le titre qui est tout un récit : « Épilogue à la française. Portrait du Français Arthur Rimbaud blessé après boire par son intime le poète français Paul Verlaine. Sur nature par Jef Rosman. Chez Mme Pincemaille, marchande de tabac, rue des Bouchers à Bruxelles » (détail, précise la légende, Ancienne collection H. Matarasso).

C’est cette image qui est en couverture du livre. Et c’est une bonne idée.

Bien sûr que ce n’est pas une biographie, ce livre mystérieux ! C’est une série de questions, de “On dit que”, de variations sur un thème, LE thème : pourquoi écrit-on ? Et comme on disait à une époque “D’où écrit-on ?”
On est fils de… (et même fille, si si). On en est issu. D’un père et d’une mère, certes mais aussi de ce que ces deux là firent de vous, pour vous, contre vous, toutes choses dont peut naître l’acte créateur. Ceux-là dont on s’efforce plus tard de comprendre qui ils furent.
On a aussi d’autres filiations fortes : pour Rimbaud le fils, Virgile, Malherbe et Racine, Hugo, ces «étoiles lointaines dans la nuit des collèges».
On se dit que Michon réfléchit sur la genèse de toute écriture, y compris la sienne à coup de questions qui n’attendent pas de réponse, avec pour magnifique trempolino ce garçon fou qui écrit à dix-sept ans :
Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène.
Et ceci encore :
Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme, jusqu’ici abominable, — lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres ? — Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons.*
Alors on comprend qu’un immense écrivain ait eu le désir d’approcher celui qui “voulait inventer une langue”, de souhaiter au moyen de racontars, rumeurs et autres on-dit, nous aider à approcher l’incompréhensible génie.

Pierre Michon 2009 Isolde Olhbaum

Rimbaud dans le grenier parmi des feuillets s’est tourné contre le mur et dort comme un plomb.

*Lettre du voyant, 1871 à relire d’urgence !

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