Didier CROS, le chinois de Malrieu Haut (ou inversement)

Rencontre avec un peintre : Didier Cros

Quelle joie pure que la découverte ! Pour Christophe Sanchez, on savait… on savait qu’il écrivait bien, on aimait déjà son accent sur ses beaux mots. (voir billet sur Les rats taupiers https://lestempesdutemps.com/2016/07/un-livre-rats-taupiers-de-christophe-sanchez/ ) Mais avoir les deux, l’écrivain et le peintre, c’était un grand plaisir. Comme un luxe.
Didier CROS ne regarde pas la nature : il y vit, il la vit. Il s’en pénètre tant que “lorsqu’il se saisit du pinceau, sa main est sûre, c’est celle d’un maître… ” dit de lui Cécile Odartchenko qui accueille ses dessins à la Galerie Première Ligne, rue Teulère à Bordeaux.

Et ce que dit SU TUNG PO, peintre et poète né en 1037 au pays Chu, c’est l’essentiel, l’essence de la création : Quand on est capable d’être comme un lac ou un miroir qui contiennent les mille images en une, amour, calligraphie et poésie sont véritablement extraordinaires. (Il y a aussi des chinois à la Galerie mais je ne peux les évoquer : mon billet serait trop long)

Des paysages qu’un nuage parfois illumine, une simplicité de l’être-là qu’on connaît uniquement chez ceux qui savent s’effacer devant ce qu’ils voient, un silence parfois rompu par un coassement… mais là déjà, j’interprète : c’est à cause des oiseaux, simultanément présents et abstraits :

L’homme est simple, sensible et comme encombré par l’effet produit sur le regardeur. Mais combien de temps, combien de silence et d’immobilité intérieure a-t-il fallu pour arriver au geste ? Pour arriver à capter le trois fois rien de ce qui est là, une lumière, une modestie, de l’impalpable.

Didier Cros Paysages

Pas de musique pour ce pays. Mais un texte de Christian Bobin : attention, il porte sur les peintures de Didier Cros que je ne connais pas (encore). Je mets en gras les passages exprimant ce que j’ai vu. J’aurais pu couper mais coupe-t-on Bobin ?

Portrait
LA COLOMBE DE SANG ROUGE
C’est un mardi vers le soir. C’est un jour dans la vie sainte, c’est un jour ordinaire dans la candeur de vivre. Je suis dans le train qui revient de Paris. Le ciel glisse sur les vitres. Le sang file sous les tempes. Je viens de voir trois personnes, merveilleusement accordées : Didier Cros, et ses yeux tachés de peinture. Sa compagne au nom de livre rouge et or, Sophie. La troisième personne est multiple, ce sont les tableaux de Didier Cros. Quand on revient de Paris, on ramène quelques chose, une tour Eiffel, un livre rare, un chagrin, quelque chose ; Ce soir je ramène avec moi la plus précieuse offrande ; le désir à son point de source. Le phénix du désir, avec une flamme dans le bec. Les peintures de Didier Cros embrasent le sang. C’est inexplicable, c’est comme ça. On ne passe pas devant ces tableaux : ce sont eux qui vous envahissent, d’emblée, sans façon, un peu comme l’on tombe amoureux d’une personne qui ne vous a pas été présentée. Un peu comme ça, beaucoup comme ça. On écarte des grands rideaux mauves, on marche sur des grandes forces pourpres. On jouit. On jouit dans le calme, dans le large et le fort. Didier Cros peint comme il respire, et il respire le radieux, l’abondant. Violent comme savent l’être seulement les contemplatifs, il s’avance dans les sous-bois de la peinture. À la limite du fugitif et de l’abstrait. En lisière, en orée. La couleur gicle par une veine, belle couleur battante, bel orage tendre pour jeunes animaux fiers. Beaux feuillages pour clairs amants. Je parle avec Didier Cros. Il est muet ou presque, c’est un bon signe, un signe certain pour reconnaître les vrais peintres : leurs lèvres sont mangées de charbon . Un trait de fusain, pas plus. Toute leur intelligence passe dans leur œuvre. Toute leur fièvre et toute leur langue. Je parle avec Sophie. C’est la présence essentielle, celle qui accompagne. Je parle enfin avec les tableaux de Didier Cros. Longtemps. Dans le train du retour, encore. Je regarde la beauté de ces états du cœur, de cet homme dans l’essai de ses forces. Je regarde la colombe de sang rouge, dans la cage de peinture.
Christian BOBIN – 1987
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