Chutes : l’orvet et Sankaï Juku

Après la mort d’un danseur de Sankaï Juku, la collision du rêve et de la réalité : pauvre orvet !

Nos parlions de serpents et une amie évoque les orvets. Je m’engage alors à livrer une histoire vraie de rêve et d’orvet.

En image de Une, la pochette du DVD de SANKAÏ KUKU et de leur spectacle KAGEMI (droits réservés).

Voici donc ce petit texte de 1985…

CHUTES

La nouvelle était arrivée le matin, sous forme d’une coupure de presse, photos à l’appui : un des membres de la troupe de Butoh Sankaï Juku s’était tué la veille à Seattle (Whashington) pendant la performance. L’article précisait que les danseurs pendus par les chevilles exécutaient une chorégraphie ” ironiquement ” intitulée Danse de la Naissance et de la Mort .  La corde qui retenait l’un des danseurs s’était rompue et l’homme était mort de sa chute. Naissance et Mort.

Le choc que je ressentis à cette lecture fut violent, excessif sans doute, une douleur comme un point de côté, dans une zone mal définie entre le malaise physique et une douleur morale, une gêne intense devant une faute de goût, un ratage…

L’impact fût considérable, sans doute majoré par le fait que j’avais vu Sankaï Juku à Yokohama quelques mois plus tôt ; temps fort d’un voyage fou, folie et magie de cette soirée où nous étions saisis par la beauté du texte, par ce que les cinq danseurs disaient avec leur corps. Oui, un grand malaise me prit mais également presque une jubilation à l’idée de cette mort parfaitement réussie, oiseau touché en plein vol.

L’après-midi, je m’assoupis dans la véranda, attendant du sommeil oubli et pardon. Je rêvai de gens nus et blancs qui tombaient, tombaient sans fin, silencieusement, dans un mouvement entre la chute et le vol, sans violence, dans un espace de purgatoire.

Puis le rêve changea de mode, les corps se transformant en cordes, torsadées, souffrantes. Le malaise devint malheur.

Je me réveillai dans un état d’urgence, sensation de l’imminence d’une catastrophe, conviction que quelque chose, quelqu’un vient, est venu, une démence moite.

En me relevant, je vis au bout du lit un petit serpent dressé. Secouée par la panique, je ne pris pas le temps de l’identifier. L’évidence de l’écho me gifla : un corps pendu, une corde, un serpent. Je ne cherchai pas non plus ce qu’était venu me dire l’animal, je ne le vis que menaçant et le tuai au terme d’un combat court et essoufflé. Il le fallait, j’en étais certaine ! Encore dans mon rêve, ma peur me soufflait que puisque le danseur était mort…

J’appris le soir que le serpent était en fait un orvet, inoffensif, encore appelé serpent de verre en raison de sa fragilité. Navigant encore dans ma symbolique de mort, je n’arrivai pas encore à regretter de lui avoir ôté la vie.

Il me semblait que l’histoire était finie. Il me semblait…

Quelques jours plus tard, l’affiche de Sankaï Juku placardée sur le mur de ma chambre s’effondra d’un seul coup. Je pensai : ” Voilà une bonne chute pour mon histoire. “

Puisseguin, octobre 1985

 

 

P.S. : la personne qui m’a envoyé la coupure de presse reconnaîtra son écriture.

Extrait de Des œufs debout par curiosité créé en 1986

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