Chute 2 : Immobilité

Jouer l’immobilité

Épreuve. Tout geste s’anticipe, se calcule, se réfléchit. C’est un corps carcan. Il abrite une âme énervée. C’est maintenant qu’on pense. On refait le film de la chute, on revoit les visages inquiets, on entend les « ça va, madame ? » Non, ça ne va pas, oui, ça va aller. Il faut trouver un refuge, un lieu où l’on pourra rassembler le tout.

Plus tard, radiographie : arrachement de l’os machin, entorse de truc. Des mots médicaux, certains assez jolis d’ailleurs, sur une douleur et sur le ridicule des béquilles que l’on ne sait manier. Après l’humiliation de la chute vient la honte de l’incompétence. Cumul.

Immobilité totale, dit la science. Combien de temps ? demande l’enfant en moi, voix chevrotante et pleine d’espoir. Minimum quarante jours répond la science, avec la botte de maintien, les bas de contention, les piqûres contre la phlébite… On n’entend pas la fin. On reste sur cette condamnation. On s’efforce de penser aux amis handicapés à vie. Ça ne console pas. Ils n’aimeraient pas ça. On liste tout ce qui sera impossible : nager, marcher, conduire, aller et venir à sa guise. On ne pense jamais combien on va et vient à sa guise. Et on sait qu’on n’obéira pas à toutes les injonctions.

Pourquoi n’a-t-on pas du tout envie de faire tout ce qu’on s’était promis de faire « le jour où… » : ranger les photos, trier les revues, lire le journal de sa mère, écrire la deuxième partie de…, pourquoi ?

Gentiment, les amis disent : lis, va au cinéma, écris. Oui, on va faire tout ça. Et déjà, on intègre l’immobilité dans la tête, rivée au calendrier. On s’installe dedans. On va jouer à être immobile. Et quand on bougera, ça aura une drôle d’allure.

Le Voyage immobile : Isabelle Courroy joue un instrument nommé kaval (!) et Shadi Fathi joue setar, darf et zarb.

0 Shares:
Choisissez de suivre tous les commentaires ou seulement les réponses à vos commentaires
Notification
guest
4 Commentaires
Inline Feedbacks
View all comments
Vous pourriez aussi aimer

Marcher, dit-il

https://picasaweb.google.com/101208175207629787290/10Juin2012 (clic droit sur adresse puis un clic sur la video) Non, marcher n’est pas l’outil illusoire de…
Lire la suite

Doux temps enfuis

Je ne saurais dire l'immense affection éprouvée pour l'ami qui est parti, pour sa famille, pour ce lieu qu'ils nous ont permis d'investir, dont ils nous ont permis de jouir. J'y ai éprouvé parmi les grandes joies de ma vie. À tous, à lui, MERCI.
Lire la suite

Sur le pont du Nord

Finalement, que dit-elle cette vieille chanson ? Qu'il ne faut pas qu'une fille aille danser toute seule sinon elle perd sa ceinture dorée. Sa ceinture et le reste... Bon, le pont s'effondre, elle en meurt même si c'est son frère qui l'a emmenée. Continuez l'interprétation et cherchez l'erreur. À l'origine de ce billet, l'invraisemblable, l'incroyable, la terrifiante histoire de Cologne et d'ailleurs [...]